Vous êtes ici : Accueil > Poèmes > Cyrano de Bergerac - Les adieux à Roxane - Edmond Rostand (3è)
Publié : 10 mars 2011

Cyrano de Bergerac - Les adieux à Roxane - Edmond Rostand (3è)

3 votes

ROXANE
Ouvrez… lisez !…
Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.

CYRANO, lisant
                                    "Roxane, adieu, je vais mourir !…"

ROXANE, s’arrêtant, étonnée
Tout haut ?

CYRANO, lisant
                      "C’est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !
"J’ai l’âme lourde encor d’amour inexprimée,
"Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,
"Mes regards dont c’était…"


ROXANE
                                              Comme vous la lisez,
Sa lettre !


CYRANO, continuant
                    "…dont c’était les frémissantes fêtes,
"Ne baiseront au vol les gestes que vous faites
"J’en revois un petit qui vous est familier
"Pour toucher votre front, et je voudrais crier
…"

ROXANE, troublée
Comme vous la lisez, cette lettre !
La nuit vient insensiblement.

CYRANO
                                                       "Et je crie
"Adieu !…"


ROXANE
                     Vous la lisez


CYRANO
                                                 "Ma chère, ma chérie,
"Mon trésor…"


ROXANE, rêveuse
                        D’une voix…

CYRANO
                                               "Mon amour…"

ROXANE
                                                                        D’une voix…
Elle tressaille.

Mais… que je n’entends pas pour la première fois !
Elle s’approche tout doucement, sans qu’il s’en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre. -– L’ombre augmente.

CYRANO
"Mon cœur ne vous quitta jamais une seconde,
"Et je suis et serai jusque dans l’autre monde
"Celui qui vous aima sans mesure, celui…"


ROXANE, lui posant la main sur l’épaule
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.
Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d’effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l’ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains
Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle
D’être le vieil ami qui vient pour être drôle !


CYRANO
Roxane !

ROXANE
             C’était vous.

CYRANO
                                    Non, non, Roxane, non !

ROXANE
J’aurais dû deviner quand il disait mon nom !

CYRANO
Non ! ce n’était pas moi !

ROXANE
                                C’était vous !

CYRANO
                                                         Je vous jure…

ROXANE
J’aperçois toute la généreuse imposture
Les lettres, c’était vous…


CYRANO
                            Non !

ROXANE
                                                    Les mots chers et fous,
C’était vous…

CYRANO
                          Non !

ROXANE
La voix dans la nuit, c’était vous.

CYRANO
Je vous jure que non !

ROXANE
                              L’âme, c’était la vôtre !

CYRANO
Je ne vous aimais pas.

ROXANE
                                   Vous m’aimiez !

CYRANO, se débattant
                                                               C’était l’autre !

ROXANE
Vous m’aimiez !

CYRANO, d’une voix qui faiblit
                         Non !

ROXANE
                                      Déjà vous le dites plus bas !

CYRANO
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !

ROXANE
Ah ! que de choses qui sont mortes… qui sont nées !
— – Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,
Puisque sur cette lettre où, lui, n’était pour rien,
Ces pleurs étaient de vous ?


CYRANO, lui tendant la lettre
                                               Ce sang était le sien.


Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac.